Par la Commission Ingénierie & Technologie (CIT) de l’Union pour le développement de l’Afrique (UDA) — Basé sur l’entretien avec M. Nouhoum Souleymane COULIBALY (RobotsMali).
Le continent africain est le dépositaire d’une architecture sociolinguistique d’une richesse inégalée, abritant entre 1 500 et 3 000 langues distinctes, ce qui représente près d’un tiers du patrimoine linguistique de l’humanité.1 Pourtant, à l’ère du capitalisme cognitif et de la révolution de l’Intelligence Artificielle (IA), ce patrimoine fait face à une double menace : l’attrition de la transmission intergénérationnelle et le péril de l'”extinction numérique” (digital extinction). La vaste majorité des langues africaines, étiquetées par l’industrie technologique comme “peu dotées” (low-resource), demeurent invisibles pour les algorithmes qui régissent aujourd’hui la diffusion du savoir mondial.
Cependant, une rupture épistémologique et technologique est en cours. En novembre 2025, le Mali a marqué les esprits en intégrant officiellement l’Intelligence Artificielle dans l’enseignement de ses langues nationales. Au cœur de cette révolution se trouve RobotsMali, dont les travaux dirigés par M. Nouhoum Souleymane Coulibaly démontrent que l’oralité africaine n’est pas une relique du passé, mais la matière première d’une souveraineté technologique naissante.
Cet article propose une analyse universitaire approfondie de cette dynamique, croisant les données de terrain de RobotsMali avec les recherches sociolinguistiques mondiales, pour démontrer comment l’IA peut devenir l’outil ultime de la renaissance intellectuelle africaine.
1. La Décolonisation de l’Esprit face à l’Impératif Pédagogique
L’étiologie du déclin linguistique en Afrique trouve ses racines dans la violence épistémique coloniale. L’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o, dans son essai fondateur Decolonising the Mind, a théorisé la manière dont l’imposition des langues européennes a opéré une “subjugation spirituelle”, reléguant les langues endogènes au statut de vernaculaires inaptes à la science. Aujourd’hui encore, de nombreux locuteurs perçoivent l’hégémonie de la langue ex-coloniale comme une “arnaque” perpétuant l’aliénation culturelle.
Sur le plan académique, les conséquences de cette aliénation sont chiffrées de manière alarmante. Selon les rapports 2024-2025 de l’UNESCO sur l’éducation multilingue, les enfants africains qui reçoivent un enseignement initial dans leur langue maternelle ont 30 % plus de chances de lire avec compréhension à la fin du cycle primaire comparés à ceux plongés prématurément dans un système francophone ou anglophone.
C’est ici qu’intervient le changement de paradigme institutionnel malien. Le pays, qui a officialisé ses 13 langues nationales via l’Article 31 de sa nouvelle Constitution de 2023, s’engage dans une politique d’éducation inclusive. Comme le souligne M. Coulibaly, le travail technologique s’opère “en étroite collaboration avec le Ministère de l’Éducation et la Direction Nationale de l’Education Non Formelle et des Langues Nationales (DNENF-LN)”. L’État malien traduit ainsi la théorie de la décolonisation linguistique en une politique publique opérationnelle, le français demeurant cantonné à la communication administrative.
2. Briser le Mythe des “Langues Peu Dotées” : La Méthodologie RobotsMali
Le principal obstacle à l’intellectualisation et à la numérisation des langues africaines réside dans la doctrine algorithmique dominante, qui nécessite des milliards de pages web pour entraîner une IA. Face à cette asymétrie documentaire, le concept de “langue peu dotée” (Low-Resource Language) masque en réalité un sous-investissement historique.7
Pour contourner ce frein, l’équipe de RobotsMali a déployé une méthodologie qui relève de l’anthropologie numérique. Plutôt que de subir le manque de données écrites en Bambara, les chercheurs ont opté pour une approche de terrain, récoltant la donnée à sa source : la tradition orale.
L’ingénierie des corpus (datasets) a été structurée autour de domaines critiques (éducation, agriculture, santé). Comme l’indique M. Coulibaly : “Nous avons collecté plus de 30 heures d’échanges avec des Griots, et traité environ 350 heures d’émissions radiophoniques locales.” Le résultat est un corpus de 612 heures de données audio méticuleusement structurées.
Cette démarche s’inscrit en parfaite symbiose avec les initiatives de recherche continentales émergentes en 2025. Par exemple, l’African Languages Lab (All Lab) a récemment prouvé qu’une collecte participative et multimodale pouvait générer des ensembles de données massifs (jusqu’à 19 milliards de jetons pour 40 langues), détruisant définitivement le mythe d’une déficience inhérente aux langues africaines. Chez RobotsMali, c’est littéralement la tradition orale multimillénaire des Griots qui vient “nourrir la technologie de pointe”.
3. Pragmatisme Technologique : Fine-Tuning et Correction des Biais Coloniaux
D’un point de vue informatique, la stratégie de RobotsMali relève d’un pragmatisme éclairé. Au lieu de s’épuiser à concevoir un Large Language Model (LLM) de zéro (from scratch), l’équipe s’est appuyée sur l’infrastructure existante des modèles d’OpenAI. L’innovation réside dans le fine-tuning (l’ajustement fin), une technique permettant d’adapter la puissance de ces modèles globaux à la structure syntaxique, sémantique et culturelle spécifique du Bambara.
Ce travail d’ajustement s’avère vital face à un autre danger de l’IA générative : l’impérialisme algorithmique et la reproduction des stéréotypes visuels. Lors de la génération d’images pour les manuels scolaires en langues nationales, l’équipe a été confrontée à l’incapacité des IA occidentales à représenter fidèlement les populations africaines sans recourir à la caricature. La réponse de RobotsMali a été de ré-entraîner les modèles avec des données culturelles visuelles (photos et descriptions) fournies directement par les populations autochtones, garantissant une justesse représentationnelle indispensable à l’identification cognitive des jeunes apprenants.
4. Scalabilité et Intégration Panafricaine : L’Esprit Open Source
La portée des travaux menés à Bamako transcende largement les frontières du Mali. Le Bambara, langue véhiculaire de la famille mandingue, bénéficie d’une forte inter-compréhension régionale (notamment avec le Dioula parlé en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso). L’IA développée s’appuie sur ce vaste continuum linguistique.
Plus fondamentalement, la philosophie de déploiement de RobotsMali s’aligne sur l’éthique de la communauté scientifique africaine contemporaine (à l’instar du mouvement Masakhane, basé sur le principe de l’Umuntu Ngumuntu Ngabantu – “Je suis parce que nous sommes”). Tout le travail de modélisation de M. Coulibaly et de son équipe est mis à disposition en Open Source sur la plateforme mondiale Hugging Face.
Ce choix de l’accès libre est politiquement et économiquement stratégique. Il permet à tout chercheur ou institution, qu’il soit au Cameroun, au Sénégal ou au Congo, de transposer cette technologie à sa propre langue nationale. À l’heure où l’Union Africaine, via l’Académie Africaine des Langues (ACALAN), milite pour l’harmonisation des langues transfrontalières afin de réduire les coûts de transaction au sein de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), l’Open Source apparait comme le catalyseur d’une véritable intégration macroéconomique.
Conclusion : L’Émergence d’une Souveraineté Cognitive
L’entretien accordé par M. Nouhoum Souleymane Coulibaly à la CIT-UDA met en lumière une transition historique. La préservation des langues africaines a quitté le domaine exclusif de la muséographie littéraire pour investir le champ de l’ingénierie algorithmique.
En utilisant l’IA générative non pas comme un outil d’assimilation étrangère, mais comme une matrice façonnée par la voix des Griots et contrôlée par des chercheurs locaux, des initiatives comme RobotsMali referment la fracture décrite par Ngũgĩ wa Thiong’o. Elles prouvent que le continent possède les ressources épistémologiques et la virtuosité technique pour écrire son futur numérique dans la syntaxe de ses propres langues, offrant ainsi au monde un modèle d’innovation éthique, inclusif et profondément décolonial.
Sources
- Quand l’IA parle nos langues, le modèle malien décrypté. Tout du Tout Magazine n°16 2026
- L’UNESCO et la promotion des langues en Afrique : Diversité …, https://www.iicba.unesco.org/fr/unesco-and-promotion-languages-africa-cultural-diversity-and-multilingualism
- Invisible Languages of the LLM Universe – arXiv, consulté le février 24, 2026, https://arxiv.org/pdf/2510.11557
- Ngũgĩ wa Thiong’o – Decolonising the Mind – UCI School of Humanities, https://www.humanities.uci.edu/sites/default/files/document/Wellek_Readings_Ngugi_Quest_for_Relevance.pdf
- Decolonising the Mind: The Politics of Language in African Literature by Ngũgĩ wa Thiong’o | Goodreads, 2026, https://www.goodreads.com/book/show/159337
- Chapitre 1 : Le français et les langues africaines vus d’ici. Atout(s …, https://shs.cairn.info/re-penser-les-politiques-linguistiques-en-afrique-a-l-ere-de-la-mondialisation–9782492327179-page-29?lang=fr
- UNESCO and the promotion of languages in Africa: cultural diversity and multilingualism, https://www.unesco.org/en/articles/unesco-and-promotion-languages-africa-cultural-diversity-and-multilingualism
- Invisible Languages of the LLM Universe – arXiv, https://arxiv.org/html/2510.11557v1
- Masakhane, https://www.masakhane.io/
- RobotsMali https://robotsmali.org/
Un immense merci à :
- Hassim Ly
- Emmanuelson Coulibaly
- Salima Doucouré
- Gaoussou Kanfana
- Mori Keita
- Djibril Diawara
Très bon analyse mes félicitations
Impactful.